catherine pachowski

Il m’a fallu plusieurs jours de marche à travers le village et le jardin pour y rencontrer ceux que vous allez voir, tels que vous allez les voir. Dévorée par les puces et les tiques, la peau quadrillée par les ronces, les mollets et les cuisses renforcés par les pentes ardues, le regard se posant partout : arriva le jour où je commençais à faire corps avec le jardin. Je remarquais qu’il avait été visité depuis ma dernière ronde au tassement de ses sentiers, au déplacement d’un silex ou à une branche écartée. A la fin du mois, en levant les yeux vers le ciel, je savais quel arbre et quel vallon étaient, à cet instant, touchés par la lumière et avec quelle force.
Mais cette connaissance n’était pas fiable longtemps, il fallait sans cesse réapprendre, tant la végétation, dense et grandissante, était sensible à la progression de la saison. Le jardin changeait de visage quotidiennement, pour nous perdre en route.
La nuit, je ne dormais pas beaucoup, agitée par les histoires des gardiens du château. Fût un temps, ils occupaient le même petit appartement, en première ligne, séparé du corps de logis par les écuries aux trois cents chevaux. Chaque matin, réveillée par la lumière du jour naissant, je courais vers la fenêtre opposée ouvrant sur le jardin, pour voir s’il était prêt. Ses feuillages étaient si épais, que la lumière devait attendre le coup de dix heures pour atteindre son sol.
Il fallait être patient pour que le jardin, clôturé et cadenassé, seul maître à bord dans son antre, croie en notre présence. Il faisait alors ressembler la chair à ses roches, offrait un mince passage à la lumière, et nous enveloppait comme s’il voulait nous garder. Ses roches, apparaissant certains jours comme une peau, en témoignaient. Sa respiration se faisait alors sentir, semblable au premier souffle que lui avait jadis donné la duchesse d’Enville, rythmant les pas et les silences des érudits le traversant.
Je savais où trouver du rouge, du vert, du jaune, dans les armoires des habitants du village ou parmi les costumes amidonnés ayant servi à quelques festivités au château. Je connaissais les prénoms, les postures et les expressions de tous ceux que j’avais rencontrés. J’aimais prendre le thé et demander des nouvelles. En ces journées de juillet, je savais qui était présent et qui était absent, au village et au château. J’aimais arrêter le temps en cherchant quelqu’un ou quelque chose qui n’existait pas. Nous étions parfois accompagnés d’animaux qu’il nous fallait hisser à travers les passages escarpés, tant leurs os usés par le temps étaient frêles et leur pelage fragile. Le jardin leur redonnait parfois vie, ils retrouvaient alors leur liberté. Au pied du jardin, en charge du désherbage de l’ancien prieuré, les deux brebis et leurs petits ne réussirent pas à franchir plus de quelques mètres. Elles perdirent la tête devant une végétation si luxuriante. Ce jour-là, la place au soleil était occupée par une vipère, dont les couleurs se confondaient avec le tronc d’un cèdre. De l’autre côté, à deux pas de la porte Nord, sur la route des Crêtes, s’était échoué un blaireau.
Le jardin était parfois plus clément.

Les Promenades de la Montagne, 2010   >>